Les hirondelles de Thalassa
Elles sont grandes , fines , élancées . Leur port de tête est altier , leurs manières aristocratiques .
Certaines sont brunes , leur peau cuivrée est un mystère satiné , leur chevelure d’ébène ruisselle sur leurs épaules .
D’autres sont blondes , enigmatiques hyperboréennes , ultimes floraisons de ces peuples du nord qui , au cours de l’histoire , vinrent buter contre l’océan .


Celle ci ondule plus qu’elle ne marche . Son tailleur ne la serre pas . Il épouse à la perfection des mensurations si sublimes qu’elles en sont venues à définir les proportions idéales . L’uniforme des cadres d’entreprise est un rien destabilisant lorsqu’il se décline au féminin .
Celle là , au contraire , a choisi d’être rebelle . Elle a glissé ses belles jambes fuselées dans un jean savament déchiré . Interressant , d’ailleurs , cette mode qui fait acheter une fortune des vêtements que leur état avancé de degradation aurait condamné au rebut il y a à peine quelques années . Cette belle liane au profil de déesse a minutieusement travaillé son aspect négligé . Elle est d’un naturel qui doit beaucoup moins à la nature qu’à une science féminine accomplie . L’effet est immédiat : on a envie de tout abandonner et de la suivre pour monter une ferme écologique en Alentejo .
Et d’autres encore apparaissent . Certaines , avec des petites lunettes rondes d’intellectuelle et les “Pensées “ de Marc Aurèle sous le bras , suscitent le respect et donnent immédiatement le désir de retourner à ses classiques . D’autres , serrées dans des tissus de lycra , chaussures de sport aux pieds et bandeau autour du front , conjuguent la perfection sur un mode un peu plus musclé .
Leur point commun à toutes ? Elles déclenchent une vague de stupeur lorsqu’elles entrent dans la salle d’attente , et font naitre sur toutes les lèvres une question , lancinante : “ Mais que viennent-elles donc faire à Thalassa ? “
C’est une bonne question . Je suis parfois le premier à me la poser . Et à me demander qui sont ces jeunes femmes belles , cultivées , et apparament sans grands problèmes , qui apparaissent à chaque printemps à la clinique . Ce sont les hirondelles de Thalassa .
Leurs ames sont claires , leurs vies harmonieuses . Lorsqu’elles sont célibataires , elles vivent pleinement leur liberté de femmes modernes et indépendantes . Mariées , elles s’épanouissent dans leur vie de famille tout en trouvant le temps de mener une brillante carrière professionnelle .
Et pourtant , une blessure secrète les fait souffrir , une épine plantée au plus profond d’elles-mêmes , et qui vient détruire la belle harmonie des choses et des êtres . Ce mal caché , cette déchirure originelle , ce nést pas un traumatisme d’enfance , une de ces portes de l’enfer par où le mal envahit le monde .
Elles ne cachent pas de drame dans les replis de leur conscience , si ce n’est celui , fort léger à mon sens , des discrètes ondulations de la peau de leurs cuisses losque la lumière devient rasante .
Vous m’avez bien compris : elles trouvent qu’elles ont de la cellulite .
Peu importe la perplexité des médecins devant l’extrème modestie de l’expression clinique de leur trouble . . Si elles disent qu’elles ont de la cellulite , elles ont de la cellulite . Et malheur à qui prétendra le contraire .
J’ai commis l’erreur , en mes années de jeune médecin , de minimiser la chose , voire parfois (péché capital ! ) d’en nier la réalité . J’en ai gardé quelques ennemies mortelles dont je me passerais bien aujourd’hui .
On ne bloque pas les flots tumultueux d’une rivière en crue , on les canalise . On ne dit pas à une hirondelle de Thalassa qu’elle n’a pas de cellulite , on souligne les aspects positifs de la situation : tonicité de la peau , bonne masse musculaire , modestie de l’oedème lymphatique .
J’ai devant moi une patiente sculpturale qui s’est gentiment dénudée ( ou presque ) . Je me dis que Phidias ou Praxitèle auraient été bien inspirés d’en créer une réplique de marbre . Elle est parfaite . Mais si elle vient pour traiter sa cellulite , il faut trouver de la cellulite . Sinon , ce sera porté à mon passif , et payé avec intérêt , comme il se doit . Je l’éxamine sous toutes les coutures , sous toutes les lumières . Rien à faire . Pas la moindre petite ondulation à l’horizon . Il faut pourtant trouver quelque chose . Il est hors de question de se faire une ennemie de cette déesse égarée chez les pauvres mortels . Ulysse a vécu une vie d’errance pour beaucoup moins que ça .
Une angoisse sourde commence à m’envahir . Comment annoncer ce verdict en forme d’auto-condamnation :” Madame , vous n’avez pas de cellulite . Vous n’avez aucun traitement à faire “ ?
Heureusement , le salut vient de l’Olympe . La jeune Déesse pose sur moi un regard profond comme l’ Hadès , s’incline légèrement , et , effectuent de ses deux mains un pression sur la peau de sa cuisse , fait surgir des capitons devant mes yeux émerveillés.
“ Je sais , Docteur , ma cellulite n’est pas facile à voir . Elle n’apparait que lorsqu’on presse la peau . Mais elle n’en existe pas moins . “ Effectivement …
La cellulite à la pression , tout comme le “vinho verde” du même nom , est la dernière solution lorsqu’on n’a plus rien à se mettre sous la dent .
Et c’est ainsi qu’au fil des ans , de peau d’orange hypothétique en oedème lymphatique virtuel , les hirondelles de Thalassa viennent enchanter la salle d’attente de la clinique aux premiers frémissements du printemps .
Contrairement à leurs petites soeurs ornithologiques , elles n’attendent pas l’automne pour s’en aller . Il est hors de question qu’elles exposent sur les plages les stygmates de nos traitement barbares .
Elles disparaissent aussi soudainement qu’elles sont apparues , et laissent sur nos rétines éblouies les mêmes coruscations qu’une éphémère pluie d’étoiles .

PB