Je suis incolore , sans gout , sans odeur , sans forme et sans consistance . Je n'ai d'énergie que celle que l'on me transmet . Je n'ai ni sensibilité , ni sentiments . Comble d'horreur , je me vends pour de l'argent . Et pourtant je rends les femmes heureuses . Qui suis-je ?
L'acide hyaluronique .
Une des grandes vedettes du XXI eme siècle commençant .
On pourrait trouver étonnant que cette petite patte à modeler injectable aie acquis une célébrité aussi universelle . Mais ce serait mal mesurer l'impact de cette formidable machine à rêver qu'elle est devenue .
C'était pourtant mal parti . D'abord , ce produit avait un nom impossible à pronocer , évocateur d'à peu près rien . Le collagène , initialement utilisé comme produit de comblement , avait un tout autre style . Il renvoyait aux mystères de la peau et à cette molécule mère de toutes les jeunesses . Hélas , le collagène est une protéine , et , en tant que tel , il est capable d'induire des réactions allergiques . Il était nécéssaire de faire un test 3 semaines avant la date prévue pour le traitement proprement dit .De plus , ses propriétés rhéologiques ( viscosité , cohésion , élasticité ) n'étaient pas aussi interressantes que celles de l'acide hyaluronique pour les actes à visée esthétique . On décapita donc la vieille aristocratie et l'on promut l'obscur mais exellent acide hyaluronique . On conserva tout le respect dû au collagène , mais on renonça à l'injecter directement et on le propulsa sur le mont Olympe des substances divinisées . La célébrissime incantation , retrouvée dans tous les livres sacrés de l'esthétique , qu'elle soit médicale ou pas , la mythique “ stimulation de la sécrétion de collagène , n'est pas la moindre de ses théodicées .
Revenons -en à la cheville ouvrière de la volumisation et du traitement des rides .
L'acide hyaluronique , tout comme les vieux Armagnac , s'utilise à température ambiante , et toujours pur , si ce n'est tempéré d'un doigt d'anesthésique type lidocaine , toujours bienvenu pour atténuer le sensations un peu douloureuses dues à l'injection d'un produit relativement dense .
Il y a une quinzaine d'années , dans le but d'augmenter la durabilité de l'effet correctif de l'acide hyaluronique , les laboratoires ont eu l'idee d'inclure dans ce gel inoffensif des microparticules de metacryl . Ceci a conduit à la pire catastrophe de la Médecine Esthétique : les reactions à corps étranger . En clair , de gros nodules rouges sont apparus avec le temps dans les sites d'injection . L'effet esthétique est evidament désastreux .
On a inclus des particules synthétiques dans des suspensions de produits surs , type acide hyaluronique ou collagène , les déssecurisant du même coup , On a aussi mis au point des gels purement synthétiques , type polyméthacrylate , qui sont censés être eternels et sans danger .
Cette notion de permanence est en elle-même une absurdité . Le visage , avec le temps , se creuse ,co sen se transforme . La correction d'aujourd'hui n'est pas forcement adaptée aux traits de demain . Et la pseudo innocuité des produits synthétique s'est révélée un concept erroné : les lèvres se sont tuméfiées , les sillons nasogeniens se sont durcis , et on a pu mesurer l'étendue du désastre .
Comme après toute crise , on en est revenu aux vraies valeurs . L'acide hyaluronique s'est imposé comme le standart universel , après avoir subi les fourches caudines des congrès de Médecine Esthétique , où on l'a considéré comme un volumateur à peine plus durable que le serum physiologique . Le produit tenait sa revanche . On n'imaginait pas qu'elle serait si complète .
Changeons maintenant d'échelle .Après les grands courants , les modes et les mouvements de fond , revenons en à la petite dimension du petit médecin pas plus malin que ça , qui fait du mieux qu'il peut , et qui essaie de “ primum non nocere “ . Malgré l'extrème modestie de as contribution au “Grand Oeuvre” de la Médecine Esthétique , il n'est toutefois pas plus idiot que la moyenne . Il a donc compris qu'il dispose avec l'acide hyaluronique d'un produit sûr , efficace , et d'un prix accessible .
Mais pour n faire quoi , exactement ?
conf hotel la albercaIl existe probablement autant de réponses différentes que de médecins .
Bien sûr , tout le monde s'exprimera dans le sens du politiquement correct. “ Mais quelque chose de tout à fait naturel , Madame . Personne ne remarquera rien “
Le “ tout à fait naturel “ est un grand classique du kitch médico-esthétique moderne . Il ponctue les discours de tous les vendeurs d'illusions . On sert au public ce qu'il veut entendre . Quant au concept “ personne ne remarquera rien “ , si c'est pour en arriver à ce résultat , il vaut mieux ne rien faire .
Tout le monde doit remarquer , au contraire . Remarquer que l'on a bien dormi , que l'on a l'air plus reposé Les gens doivent demander si l'on revient de vacances ou si l'on a fait une cure de vitamines . Bref , ils doivent remarquer que le visage est mieux , sans que l'on puisse imaginer qu'il y a eu traitement par l'acide hyaluronique .
Obtenir le fameux effet naturel implique de se poser au préalable deux questions :
1. Comment était la patiente il y a 7 ou 8 ans .
2. Quelles sont les zones qui ont perdu du volume et qui se sont creusées .
Il existe une manière simple de découvrir cela : la chasse à l'ombre .
L'expression est du Dr Anselem , de Bordeaux . Je la lui emprunte , tant elle est pertinente . J'espère qu'il me pardonnera .
Un visage jeune est convexe . Il renvoie la lumière . Si l'on veut savoir ce qui s'est creusé , il faut chercher les ombres . Elles sont souvent dans la vallee des larmes et la zone malaire interne , dans la zone des joues , dans la région temporale , au niveau des sillons naso-géniens et des rides d'amertume . Une bonne analyse du visage dispense de bien des prouesses techniques .
Revenons en au petit médecin pas plus malin que les autres , mais qui fait du mieux qu'il peut . Ce passage constant du particulier au général , élément essentiel de l'abstraction , est certes l'acte fondateur de l'élaboration d'une pensée . Mais c'est surtout une regrettable manie héritée d'une éducation qui doit beaucoup à la Grèce antique .
Revenons donc à ce qui fait que le récit conserve encore un quelconque d'intérêt : la chose vécue . Nous voici précipités des hauteurs de l'Olympe jusque dans le cabinet de consultation de Thalassa . La chute d'Icare ne fut pas plus rude .
Il est 13h30 . La pause déjeuner est terminée . La torpeur digestive commence à gagner les esprits . Il ne faut pas le répéter , mais c'est le moment le plus défavorable pour un acte de médecine esthétique . Et c'est pourtant l'heure du “Lunch treatment” , celle où les cadres féminins des entreprises du centre villeviennent discrètement rafraichir leconf hotel la albercaur image . Un concept interréssant . Les patientes ne veulent ni marques , ni ecchymoses , ni rien qui puisse faire penser qu'elles ont fait un traitement . Mais , en même temps , elles veulent se sentir fortement améliorées . Quelque chose qui ressemble à la quadrature du cercle . C'est à ce moment là que je soupçonne un grand nombre de mes collègues de pratiquer la magie ( blanche de préférence ) . Leurs patientes ne présentent jamais d'hématomes . Elles ne gonfflent jamais sous la poussée des oedèmes traumatiques . Ils n'ont pas besoin de les anesthésier car les douleurs sont minimes . Ou bien une petite application de crème Emla 5 minutes avant le traitement , ce qui est aussi utile , en terme d'analgésie , que d'utiliser un masque d'argile de la mer morte .
Je dois souffrir , quant à moi , de quelque malédiction ancestrale . Quand je pique , ça saigne parfois . Et parfois aussi ça fait mal . Peut-être une lointaine reminescence de ces vies où nous allions de fer vêtu , et non pas de blanc vêtu . En consequence , j'ai tendance à proposer une anesthésie tronculaire . Celle des dentistes .
Même ainsi , mes “lunch treatment “ sont souvent des “ dinner treatment “ . Ainsi mês patientes rentrent chez elles et n'ont de compte à rendre qu'au cercle familial .
Celle que j'ai devant moi me parait courageuse . Elle va braver les regards en coin et les sourires narquois de ses collègues quand elle va retourner au bureau . En fait non . Elle a pris son après-midi . C'est aussi bien . Dans ma tête , j'entends que l'on frappe les trois coups . Le spectacle va commencer .
J'ai essayé de maintenir , au niveau de la consultation d'esthétique , les règles d'or de la médecine . D'abord interroger , puis recueillir le maximum de données par l'examen clinique . L'observation est un temps essentiel , source des informations les plus pertinentes . Il faut ensuite prendre le temps d'analyser , de synthétiser les données . Cela permettra de comprendre la situation actuelle , résultat de tout un processus évolutif . Le traitement n'est que l'aboutissement de ce cheminement de pensée . Ce sera pourtant la seule chose qui comptera dans l'évaluation de notre travail et la satisfaction de nos patientes .
Esprit chagrin et méthodique , je commence donc a interroger ma patiente sur ses antécédents , ses médications , ses éventuelles allergies . Je lui demande si elle a deja effectué des traitements de médecine esthétique . Merveille ! Elle est vierge de toute injection de comblement . Je n'aurai donc pas la désagréable surprise de rencontrer des matériaux synthétiques au bout de mon aiguille .
Deuxième temps : observation . Alors là , c'est le morceau de bravoure . . Je fais assoir ma patiente , en hauteur , sur la tble d'examen , puis je me mets à tourneconf hotel la albercar autour comme un shaman sibérien , tout en murmurant de vagues incantations en français . Rien que de tres normal . Je pense dans ma langue natale et , l'age aidant , les pensées s'expriment de plus en plus à haute voix .
Cette étrange danse autour de ma patiente n'a d'autre but que d'observer le jeu de la lumiére sur son visage . Celle-ci m'indique les zones pleines , celles qu'il faut respecter si l 'on veut conserver la physionomie d'un visage .
C'est le coté obscur de la force qu'il faut attaquer . Les zones d'ombre nous montrent où sont les manques , où la peau a perdu son support . Leur comblement entrainera une ascencion immédiate des tissus et un effet rajeunissant bien supérieur à celui du simple traitement des rides . Cette méthodologie aprésente l'avantage de respecter la physionomie . C'est un traitement restitutif . On redonne ce que le temps a pris .
Malgré mes explications savantes – ou peut-être seulement pseudo savantes - , je sens ma patiente un peu nerveuse . Elle m'envoie le message de la dernière chance : elle m'explique qu'elle ne veut pas un visage à l'aspect “ botoxé ” . Je devrais faire suivre cette phrase d'une quinzaine de points d'interrogation . Que vient faire la toxine botulinique dans cette affaire , sinon jouer son traditionnel role de bouc émissaire ?
Restons calme . J'explique , avec l'infinie patience de ceux qui assument que l'on prêche principalement dans le désert , que le Botox n'est pas un volumateur etque l'expression “ botoxé “ , bien qu'assezinterressante sur le plan de la génèse des néologismes , est plutôt malheureuse pour décrire un visage gonflé . La patiente est donc contente d'apprendre que , même si le traitement est raté , elle n'aura pas l'air “ botoxée” . C'est toujours ça de gagné .
Passons aux choses sérieuses .
Je trace des points au crayon dermographique . Ceux de la vallée des larmes et de la zone malaire ,correspondant à des injections profondes , supra-périostées , c'est à dire situées entre les muscles peauciers et l'os , exactement là où se trouvait la graisse profonde qui donnait du volume à cette zone .
Je marque aussi la zone des sillons naso-géniens et celle de la ride d'amertume . Je ne trace aucun point dans la zone des joues . Leur perte de volume est diffuse . Je n'injecterai donc pas en quelques points bolus , mais en repartissant le produit grace aux microcanules .
Voila pour le logos . Mais maintenant le verbe doit se faire chair , et sa naissance difficile s'effectue à la pointe de l'aiguille . Une aiguille qui ne doit pas se faire hésitante , mais au contraire plonger resolument à travers derme , hypoderme et plan musculaire jusqu'au massif graisseux profond malaire . . C'est lui que l'on va d'abord regonffler . L'effet en sera immédiat . Ce n'est pas un hasard si cette zone définit ce que l'on appelle “ le quadrilatère de la jeunesse “ . La médecine esthétique , fille de son époque , aime les raccourcis brillants et légèrements réducteurs .
La revolumisation malaire a fait remonter les tissus . Le pli nasogénien s'en trouve soulagé d'autant . Je n'ai plus qu'á y injecter un petit complément de produit pour obtenir un effet satisfaisant . J'en profite pour glsser vers le bas et déposer des bolus d'acide hconf hotel la albercayaluronique ( ou plutôt des bolae , si j 'en crois mês lointains souvenirs de latin ) dans la ride d'amertume
Il est temps maintenant de changer d'instrument . Je dévisse mon aiguille , qui a bravement accompli son devoir , et j'insère à la place une microcanule . Nom étrange , presque inquiétant . La canule a connu son heure de gloire à l'age d'or de la lipoaspiration . C'est elle qui a effectué des centaines de kilometres de va et vient dans les diverses proliférations graisseuses humaines, afin d'en aspirer les excès . La microcanule est sa petite soeur . Elle a la taille d'une aiguille et n'endiffère que par sa pointe mousse . Elle n'aspire rien mais , au contraire , conduit l'acide hyaluronique jusque dans la peau , sans blesser les structures vasculaires ou nerveuses . La microcanule glisse entre lesplans cutanés , subtile , énigmatique .
Mais pourquoi abandonner l 'aiguille , qui jusqu'ici n'a point failli et , de surcroit , frappe d'estoc , pour cette pointe molle , qui hésite entre violence et caresse ? Tout simplement parce que je vais abandonner la technique du bolus . Je vais répartir le produit en un vaste éventail le long des joues , Je vais chasser les ombres sans créer beaucoup de volume . Toujours cette dualité ombre/ lumière . Depuis la première cosmogonie , le problème est resté le même .
Que reste-t-il à faire après cette reharmonisation du visage ? Pas grand-chose , si ce n'est traiter la partie la plus superficielle de la ride . Celle-ci correspond à une véritable cassure du derme , de nature proprement cicatricielle . La preuve en est que , lorsqu'on étire la peau , la marque reste . Cette fois , on change d'aiguille . Et de seringue . On utilise un acide hyaluronique plus léger , moins réticulé . , que l'on va injecter de maniére si superficielle que , durant quelques minutes , il persiste une coloration blanche à la surface de la peau . Celle ci correspond à la compression temporaire des micro-vaisseaux sanguins . Le temps que le produit s'etale et se mette en place . On va injecter par points rapprochés , le long de la ligne de fracture . On effectue ensuite un massage soigneux pour repartir l'acide hyaluronique à la surface . On evitera ainsi un aspect boursoufflé qui , bien que temporaire , n'est jamais agréable pour les patientes .
Ita Missa Et . Tout est fait . Reste le moment le plus délicat : celui da la confrontation de la patiente avec sa propre image . Je tends un petit miroir . La gestion de cet instant crucial dépend beaucoup de la personnalité de chaque médecin .
Certains adoptent un style qualifié de brésilien , ou plus généralement de tropical , selon les écoles . Il consiste , , tout en présentant le miroir , à'émettre toute une série d' interjections et d'onomatopées sensée exprimer toute l 'admiration que l'on voue au résultat de son propre travail . C'est une technique très efficace . Conditionnée ainsi , on imagine mal la patiente prendre le contrepied d'une opinion si favorable et se mettre à critiquer ouvertement son propre physique . Ce n'est toutefois pas à la portée de tous les profils psychologiques .
D'autres médecins adoptent donc un style plus sobre mais encore persuasif .
“ J'ai tiré le maximum de cette technique de comblement . Techniquement , on ne peut pas faire mieux . “ Admettons ...
“ Si vous voulez plus de résultat il faut faire un peeling au phénol “ Certes ...
“ Si vous voulez plus de résultat faites un pélerinage à Fatima“ Bon là j'éxagère .
Quant à mon propre style , je le qualifierais euphémiquement de “ peu triomphant “. Non pas que je pense être plus mauvais que mes collègues ( ni meilleur non plus ). Mais j 'ai du mal à ne pas voir , même après un bon geste technique , tout ce qui aurait encore besoin d'être amélioré . , travaillé plus en détail . L'acide hyaluronique est le cauchemar du médecin perfectionniste .
Bon . C'est fini . J'ai appliqué un peu de glace sur le visage de ma patiente . Sans exagérer . Le froid aussi peut bruler . Puis je passe sous les fourches caudines de la confrontation avec le miroir. Comme d'habitude , la réaction se fait en deux temps . Tous d'abord une bouffée d'enthousiasme . Le simple réequilibrage des volumes a fait remonter le visage . Au sens propre du terme , dans l'espace , puisque le fait de redonner un support à la peau permet de la retendre . Et aussi au sens figuré , dans le temps , dans la mesure ou , ayant restitué des volumes qui existaient quelques années auparavant , nous le faisons paraitre plus semblable à ce qu'il était à cette époque là .
. Puis vient le deuxième temps de la reaction : la patiente a desormais perdu l'aprehension de se retrouver avec le visage caricatural d'une étoile d'hollywood sur le retour . Elle sait que l'aspect général est sensiblement amélioré . L'essentiel est acquis . Elle peut s'interresser aux détails , découvrir une fine ridule que l'on n'a pas complètement comblé , un ovale de visage que l'on n'a pas complètement retrouvé .
La sagesse consisterait à balayer ces points de détail d'un revers de gant , en faisant poindre la menace d'une solution uniquement chirurgicale . Mais ces remarques touchent mon point faible , cette incapacité à me satisfaire des résultats de mon travail . Le diable rit aux éclats . Il adore se pencher au dessus de mon épaule dans ces moments là .
Ensuite , j'installe parfois ma patiente sous la lampe Led . Celà atténue un peu ses rougeurs , et lui fait passer un moment agréable . Pour celle qui vient de sentir la douleur des aiguilles , ce n 'est pas négligeable .Un épilogue tout en douceur .
Le travail que je viens d'accomplir n'est pas celui d'un artiste , mais plutot celui d'un bon artisan . Il ne faut surtout pas inventer un visage , mais lui restituer ce qu'il a perdu au fil du temps . Après le traitement , les personnes doivent se sentir PLUS elles mêmes , et non pas MOINS elles mêmes .
Chasser l'ombre et respecter les zones de lumière , telle est la règle fondamentale à respecter lorqu'on pratique les traitements de comblement . Ainsi , personne ne pourra deviner que la patiente a reçu des injections d’acide hyaluronique . L’entourage notera probablement l’amélioration , mais il ne saura pas en définir la raison .

PB